C’est en tournant l’angle de notre rue qu’on a vu le camion de déménagement. Un énorme transporteur blanc garé devant la maison bourgeoise qui était vide depuis un an. On a dû passer sur le trottoir d’en face pour contourner les cartons. Et là, immobile sur le perron, j’ai vu le gosse. Il nous regardait passer avec une intensité qui n’avait rien d’enfantin. Mais ce qui m’a coupé le souffle, c’était ce qu’il serrait contre lui. Une masse grise, imposante, aux reflets presque métalliques. Un Éléphant. Le monde s’était arrêté de tourner. Un silence de plomb venait de tomber sur le trottoir, ce genre de malaise qui vous prend au ventre quand le passé vous revient en pleine figure. On l’avait tous reconnu instantanément. On se rappelait bien avoir vu le modèle « Éléphant » à la clinique, quatre ans plus tôt, quand la commerciale de LumenBaby avait ouvert sa valise de Lumens : le Lion, l’Éléphant, l’Ours, le Hérisson et le Renard. On s’en souvenait aussi à cause de ce reportage télévisé qui présentait l’unité Ganesha comme le summum de la mémoire absolue. Maman a cessé de sourire. Son triomphe de tout à l’heure s’est évaporé. Papa, lui, a ralenti le pas, les yeux fixés sur la peluche grise. Léo s’était arrêté net. Ses doigts se sont enfoncés dans la fourrure de l’Ours. Pendant quelques secondes, les deux gamins se sont jaugés par-dessus la chaussée. Personne n’a dit « bonjour ». Maman l’a tiré légèrement par la main. Il a résisté. Il est resté planté sans bouger. Ils se fixaient. Mehr sehen